Ironbask (Episode 2)

Didier Marmorat

En enfourchant ma valeureuse monture, je songe au pottok, le courageux petit cheval basque qui arpente les flancs du massif d’Artzamendi, tout près d’ici. Il est réputé pour sa rusticité et son endurance, des qualités indispensables pour mener à bien ma mission.

Afin de museler mes envies de me jeter à corps perdu dans la course, je décide d’endormir le compétiteur qui est en moi, en me délectant du spectacle qui m’entoure.

Je veux profiter de toutes les friandises visuelles qui vont jalonner mon parcours : le vénérable fronton d’Aïnhoa adossé à l’église, les guirlandes de piments qui ornent les façades des maisons d’Espelette ou les traditionnelles fermes basques posées sur de vertes prairies.

pays basqueBientôt, sur le long ruban d’asphalte, j’aperçois d’autres forçats du triple effort. Ils me rappellent les petits coureurs en métal de mon enfance. Les Merckx, Poulidor et Ocaña que nous déplacions, mon frère et moi, sur les routes de notre « Tour de France », tracées dans un coin du jardin…

Pourtant, mes pensées vagabondes se heurtent parfois à la dure réalité. Fréquemment la route se cabre dangereusement devant moi. Le souffle devient court, le cœur s’affole un peu, les poumons commencent à brûler et les muscles se raidissent. Alors, une seule idée m’obsède : économiser mes forces.

Chaque obstacle franchi est comme un bâton tracé à la craie sur le mur d’une geôle, jusqu’à la délivrance… Moi, je ne suis prisonnier que de ma passion et je purge ma peine avec entrain. A chaque passage de sommet, je m’accorde une récompense : un mini-carambar, une noix de cajou ou un bretzel… Des mets dérisoires en d’autres lieux, en d’autres temps … mais là ce sont des délices de réconfort que l’on picore avec gourmandise…

Cela tient plus de la diététique du mental que de la gestion du ravitaillement !

Pour ce qui est de la recharge, proprement dite, de mes réserves, j’avale goulûment  à intervalles réguliers, de petits sandwichs jambon-St Moret ou des Pom’pots, que j’arrose d’une boisson énergétique millésimée…

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Durant ma « course buissonnière », un cliquetis métallique provenant de mon dérailleur bat la mesure alors que je poursuis ma cueillette de paysages inoubliables. Je croise les doigts pour que la mécanique ne m’abandonne pas…

Nous empruntons maintenant une route très étroite qui chemine à travers les coteaux. Les pentes deviennent diaboliques, le pourcentage atteint parfois 20% !…

Ce coin de terre est décidément une surprise permanente, mais là, je découvre « l’enfer du décor » !…

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Nous ne sommes qu’au 70e kilomètre et il faudra à nouveau franchir ces obstacles dans quelques heures. Je m’efforce de chasser de mon esprit cette sombre vision. Dans ces moments délicats, les encouragements des spectateurs sont un soutien inestimable…

À l’entame du deuxième tour, en songeant aux difficultés qui m’attendent, je ne pense qu’à gérer.

Un proverbe basque dit : « Celui qui a passé le gué sait combien la rivière est profonde… »

Je dois trouver un équilibre subtil : se plonger dans une sorte d’état second pour supporter les multiples tortures infligées pas le parcours et garder suffisamment de lucidité pour éviter l’accident et maitriser la gestion de la course.

Le soleil assassin ajoute à la souffrance mille piqures, la gorge est asséchée comme une rivière au milieu des terres arides…

Les grandes lampées d’une eau rendue tiède par la chaleur, n’étanche que sommairement ma soif et chaque point de ravitaillement en boisson fraiche se dresse comme une oasis.

Je tente malgré tout de savourer chaque instant, de m’imprégner de ce Pays Basque et de son peuple authentique, pour en puiser un supplément de force.

Le compétiteur qui est en moi ne dort que d’un œil. Je calcule et recalcule, mes temps de passage pour rester dans le rythme. Lorsque je rattrape un autre triathlète, je l’encourage mais j’avoue égoïstement qu’un coin de ma tête ressemble à la carlingue d’un avion : j’y peins une croix pour chaque ennemi abattu…

Et les kilomètres défilent… plus ou moins vite !

Je crois deviner les premières maisons de Saint Jean de Luz à l’horizon mais… l’horizon c’est ce qui recule lorsque l’on avance !… Les derniers kilomètres semblent mesurer bien plus que mille mètres.

Alors que mon compteur affiche 176 kilomètres, je m’aperçois que ma monture m’abandonne un peu, elle se dégonfle : mon pneu arrière est victime d’une crevaison lente !

Je décide de poursuivre ma route ainsi et après presque 7 heures d’effort, j’entrevois le bout du chemin et je songe à la transition et au marathon qui se profile. Le moral est au beau fixe !

Mais soudain, mes cuisses se tétanisent et j’ai à peine le temps de freiner avant de me laisser tomber sur le trottoir. Les crampes me martyrisent. Chaque seconde semble durer une éternité. Après de longues minutes, je parviens enfin à me dégager de mon vélo et j’essaie de marcher… La douleur s’estompe un peu mais tout s’écroule dans ma tête !

Je vais devoir abandonner, sans pouvoir terminer ma deuxième épreuve, si près du but !…

Didier Marmorat

2 réflexions au sujet de « Ironbask (Episode 2) »

  1. sudtriperf

    Ayant le privilège de te lire en premier, c’est un véritable plaisir que de partager ta course. J’étais avec toi sur le vélo, le mal aux jambes en moins. A quelques mois prés nous avons le même âge et je mesure toute la difficulté d’un telle épreuve. Encore félicitations et respect.
    Joël.

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